Lettre n° 44 : Un carême pour quoi faire ?
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Le 18 février 2026 Le carême de cette année a la faveur des médias. Réinvesti par les catholiques, souvent par les plus jeunes, il est devenu « un sujet » pour la presse. Cela mérite que nous essayions d’en rejoindre le sens profond. Le carême est un temps fort de l’année chrétienne, qui prépare à Pâques et resserre les liens entre le croyant et son Dieu. Avant Noël, il est beau et bon d’attendre ; avant Pâques, il est beau et bon de se préparer. Et il est heureux que les religions aient ce sens de l’apprentissage, de la patience, de la durée, et de l’accomplissement. Alors, si temps fort il y a, de quoi est-il composé ? Il me semble -nous pourrions en débattre- qu’un carême « réussi » fera appel à ce qu’il y a de plus profond en nous, le désir. Nous sommes mus par le désir. Contrairement aux philosophies orientales qui apprennent à le combattre, le judaïsme comme le christianisme l’encouragent, car dans ce « davantage », ce surcroît de vie, ils voient un chemin vers l’accomplissement de la vie, qui est la proximité avec Dieu. Et la force de ce désir nous aidera à réduire la tension entre un bien jugé inaccessible et un mal trop souvent subi. Le but de la vie sera alors d’atteindre une vie moins chaotique, plus pleine, plus heureuse. Or, si jouir de ce surcroît de vie est une tâche essentielle, elle est aussi délicate. D’où vient-il, quel est-il, comment le trouver ? La première partie de la question appelle une décision personnelle. Professons-nous d’un cœur libre et convaincu que ce surcroît de vie est un appel vers Dieu ? Que notre désir est orienté vers lui ? Si oui, cela implique que notre cœur soit résolument orienté vers l’accomplissement de ce désir, et qu’il s’en donne les moyens. Tel est le projet central de l’évangile de Jean. « Que cherches-tu ? demande Jésus – c’est sa première parole- aux deux disciples qu’il rencontre au bord du Jourdain. « Où demeures-tu ? » répondent les deux hommes. Et cette même question de Jésus est aussi -presque- sa dernière, lorsqu’il demande à trois reprises à Marie de Magdala ce qu’elle cherche. Il me semble que le carême commence avec cette orientation du cœur vers cet objet du désir. Ensuite vient le « comment ». Quelle génération ne s’est questionné à ce sujet ! Le chemin vers ce surcroît de vie est-il de s’aimer soi-même ou au contraire de combattre le « moi » ? La tradition catholique a lourdement fait pencher la balance vers la mortification, l’abnégation, le refus de soi, en opposant radicalement quête de soi et quête de Dieu. Or, si nous prolongeons la lecture de ce même passage de Jean (ch 21), nous avons la plus simple et la plus éloquente des réponses. Marie de Magdala, envahie par le chagrin dû à la perte du corps de Jésus (c’était l’objet de son désir), « se retourne » lorsque Jésus l’appelle par son nom : « Myriam ! ». Elle peut alors le reconnaître -enfin ! – et, en retour, elle peut -enfin ! – ne plus le prendre pour le jardinier, mais l’appeler « Rabbouni », Maître. Voilà, Marie a trouvé le chemin…. Si elle est appelée par son nom, c’est-à-dire si elle accède à elle-même, non seulement à son intériorité, mais à sa capacité à discerner et à agir, alors, non seulement elle a trouvé le nouvel objet de son désir, mais elle jouit de ce surcroît de vie : c’est Jésus ressuscité, qu’elle va immédiatement annoncer aux disciples. Et observons bien le déroulement de la séquence : c’est « en même temps » ! Parce que Marie a été appelée par autrui, elle peut retrouver la parole et le dynamisme de son existence. Les deux mouvements sont, non seulement concomitants, mais indispensables. Pas de vie pleine sans une connaissance de soi qui nous rende heureux d’être qui nous sommes, en paix avec nous-mêmes. Et pas de vie pleine sans que l’autre nous nourrisse de son regard et de sa parole. L’autre, en me confirmant dans mon identité et en m’apportant ce qui me manque, me fait grandir. Il faut même ajouter que c’est lui qui, au seuil de ma vie, m’a fait exister. En effet, c’est dans le regard de sa mère que le bébé prend conscience qu’il n’en est pas le prolongement, comme il le croyait au tout début de sa vie, mais qu’il est « doté » d’une identité différente de sa mère : la sienne ! En somme, notre identité vient d’autrui, mais elle ne peut grandir que dans un rapport nourri avec soi-même. Un « bon carême » n’aura donc rien à voir avec une performance ascétique. Alors, jeûner, comme il en est pas mal question ces temps-ci, oui, mais à quelle fin ? Dans les choix actuels, il est utile de dépasser l’interférence de deux facteurs. Le premier est le poids de la mode. Depuis quelques années, il est plutôt bien vu de jeûner, mais demain ? Le second est le risque de mimétisme avec le ramadan des musulmans qui, cette année, commence le même jour. En effet, si les deux traditions visent à la même fin, les moyens diffèrent. Une fois ces préalables posés, oui, bien au-delà de la mode, jeûner est un geste lourd de sens. Il est d’abord le « privilège » de ceux qui ont déjà le nécessaire, ce qui n’est pas le cas de tous. Il est ensuite le fruit d’une prise de conscience importante : nous sommes les enfants d’une société de consommation qui nous inonde de besoins qui sont à peine utiles et souvent nocifs. Si hier, dans des époques de disette, la privation pouvait être contre-productive parce qu’elle abîmait les corps, aujourd’hui, devant la saturation que nous pouvons éprouver, il y a « de la santé » à se détacher du superflu. La question se déplace ensuite pour savoir vers quoi orienter cet allègement. Simple travail de salubrité physique et mentale ? Il serait loin d’être inutile, car un corps sain conduit à un esprit sain. Mais au-delà, le jeûne fait-il grandir le désir de Dieu, donc de suivre le chemin tracé par Jésus, celui du don, un don à deux facettes, la reconnaissance des dons que me fait mon prochain, et celle du manque dont il peut souffrir ? Enfin, m’apprend-il à me défaire de mes aveuglements – comme Marie devant le jardinier- pour enrichir la relation que j’ai avec moi-même et avec autrui ? Là sont les orientations fondamentales d’un carême. Si la privation parvient à me recentrer vers cet essentiel, alors son terme, la Semaine Sainte, accomplira ce qu’elle promet : vivre Pâques, la fête des fêtes, celle où la présence de Dieu nous est réaffirmée. Souhaitons-nous donc un bon carême ! Que nous soyons tous tendus vers son accomplissement, la résurrection du Christ, lui qui, bien avant nous, a été au désert et y a vaincu les tentations. |







