Un Vendredi saint très politique

Peut-être le savions-nous déjà, mais il me semble que nous le voyons de mieux en mieux : le Vendredi saint apporte une réponse radicale à l’inquiétante actualité du monde.
En effet, la majeure partie des enseignements de la Croix est aujourd’hui ouvertement niée. Sans complexes. Certes, sous le vernis des bonnes manières, c’était un peu déjà le cas hier dans la plupart des pays du monde, Occident compris. Mais la différence est que le verrou de la convenance a sauté. Pulsions et appétits de prédation, dorénavant « en vente libre », se légitimisent et sont à l’œuvre chez un nombre croissant de personnes, dirigeants ou personnes privées. Ce constat se vérifie en au moins trois matières.
La première est l’apologie et la pratique ouverte de la prédation. Aujourd’hui, des chefs d’Etat s’emparent sans vergogne de ce que réclament leurs estomacs. L’ogre Poutine envahit l’Ukraine, au motif que son pays ne connaît pas de frontières. Trump, pour la même raison, revendique le Groenland et, tel un arpenteur, décrète que toute l’Amérique, Nord et Sud, sera sous la coupe américaine. Il revendique donc de pouvoir y faire et défaire les gouvernements, il s’empare des richesses du sous-sol et impose ses produits aux locaux. En Afrique, les milices « Africa Corps » pillent le sous-sol et tiennent les gouvernants en laisse. La liste pourrait s’allonger… Sans parler de l’incroyable enrichissement personnel de la famille Trump, digne de la Rome archaïque qui pillait et pillait encore, ignorant encore toute règle de droit.
Jésus, au contraire, instaure le don, en offrant ce qu’il a de plus précieux, sa vie. Au lieu de chercher à s’emparer de ce qu’a l’autre, il donne. Ce n’est pas de l’angélisme, mais c’est le moyen de vivre en paix. Car si je ne donne pas à celui qui, peut en avoir besoin, le petit, le délaissé, il voudra ce que je possède et s’en emparera par la force, comme l’a analysé René Girard avec le concept de rivalité mimétique.
Á rebours encore de la prédation, les chrétiens, dont le fondateur n’avait pas une pierre où reposer la tête, honorent le désintéressement, le partage, la frugalité, le respect de la Création. S’ils reconnaissent la propriété privée, ils n’oublient pas Thomas d’Aquin : la Terre est pour l’usage de tous les humains. C’est seulement en vue du seul bien futur de tous qu’elle peut être confiée à certains. La propriété privée l’est « sous conditions » d’utilité générale. C’est le contraire de l’accaparation indue, donc de la prédation. C’est aussi l’un des fondements majeurs d’une écologie chrétienne.
La seconde négation des valeurs de la Croix est l’exaltation débridée de la puissance. Le dirigeant russe l’exalte pour flatter le peuple, celui de l’Amérique dans une sorte d’ivresse jubilatoire et grossière. Le meilleur exemple en est le montage vidéo de Trump perché dans un petit avion qui jette des excréments sur des manifestants. Il dit mieux que tout le côté pulsionnel de l’affaire. Pour montrer leur puissance, les empires ne se contentent pas de gonfler les muscles en étalant leurs moyens de destruction, ils font parler les armes. Qui tuent comme si c’était un jeu et qu’il fallait faire du chiffre…. Et ils parlent de vengeance, ce qui augmente la probabilité de la guerre.
En contrepoint, nous célèbrerons ce vendredi l’humilité, le pardon, la fragilité, la discrétion, et surtout la disqualification foncière de tout pouvoir qui servirait à opprimer l’autre. Jésus ne condamne pas le pouvoir en lui-même, mais ce dernier doit tendre à se convertir en service et être utilisé pour le bien de tous. Alors que les foules voulaient le faire roi, Jésus s’est enfui…
La troisième dérive est la facilité actuelle avec laquelle on recourt au mensonge. Dans quelle oubliette est aujourd’hui tombée la vérité ? Pourquoi continuer à la chercher, se disent certains, c’est long, difficile et jamais gagné, alors qu’on obtient tant de succès en mentant ? Au nom de la priorité du ressenti (bien commode !), apparaissent de nouveaux concepts, comme celui de la « vérité alternative ». Mais que peut-il sortir de l’usage généralisé du mensonge, sinon la guerre ?
Or, Jésus a toujours refusé le mensonge. Il est venu pour rendre hommage à la vérité, dit Jean, et ainsi, rapprocher les hommes de Dieu. Inlassablement, il a débusqué les mensonges de ses contradicteurs, en particulier des prêtres du Temple qui mentaient aux petits en les chargeant de fardeaux qu’ils ne portaient pas.
De cette courte analyse, il ressort que ces trois dérives graves ont en commun de conduire à la guerre, alors que la Croix, par le pardon, invite à la paix.
C’est ce contre-modèle, cette voie christique vers le salut, que nous honorerons en écoutant la Passion. Depuis toujours, la radicalité du message de Jésus dérange et provoque parce qu’elle rappelle que des innocents sont broyés, que des pans entiers de l’humanité sont touchées par la précarité, la maladie ou l’isolement. Depuis toujours, nous voyons le mal à l’œuvre et nous mesurons la puissance du pardon donné par Jésus.
Mais d’année en année, cette célébration, désormais inscrite dans un contexte de violences qui ne font que croître, acquiert une stature encore plus large. Il y a là quelque chose d’étonnant. Par le simple rappel d’une histoire vieille de 2000 ans, enchâssée dans l’écrin d’une liturgie solennelle, le Vendredi Saint offre un cadre puissant, à la fois radical et pacifique, à une contestation politique des nouveaux empires et de l’idéologie nauséabonde qui s’en échappe.
Bien sûr, des courants d’opinion importants, en Russie comme aux Etats Unis, tentent de neutraliser la force de la Croix en s’affirmant eux aussi chrétiens. Mais la radicalité du message, ils ne la voient pas, car ils restent cantonnés soit à l’apparence, comme Poutine, soit à la sphère intime, comme le prône le courant conservateur catholique américain.
Sans doute les chrétiens mesurent-ils combien, dans cette célébration, l’actualité a pris le pas sur le récit historique. Le Vendredi Saint a désormais acquis une valeur hautement protestataire. Il est devenu politique.
Anne Soupa
Rappel : Notre prochaine célébration de la parole aura lieu le lundi 18 mai de 18h30 à 19h30, peu avant la Pentecôte. Si ce n’est déjà fait, inscrivez-vous par mail à anne.eveque@gmail.com;






