Loana

La triste fin de Loana est sans doute l’occasion de réfléchir à l’enchaînement des comportements qui ont rendu sa vie trop douloureuse pour être poursuivie.
J’ai lu des commentaires incriminant le manque de scrupules des producteurs qui ont, au sens propre abusé d’une personne dont on connaissait la fragilité pour la mettre en scène dans une relation qui relève de l’intime. Oui, ils ont leur part de responsabilité. Mais il ne faudrait pas qu’en les pointant du doigt, on oublie qu’ils arrivent, si je peux parler ainsi, « en bout de chaîne ». Pourquoi ? Tout le corps doit-il être mis aux yeux de tous ? Clairement, non. Alors, pourquoi tant de gens ont-ils été regarder « la scène de la piscine » ? Oui, depuis longtemps, l’Occident flirte avec la négation de l’intime. Le retour de balancier de la pruderie du 19e est une prime au voyeurisme qui sommeille en chacun. Mais nul n’est obligé de céder au voyeurisme.
Si je martèle que tout ne doit pas être exposé, ce n’est pas pour en faire le reproche à Loana. C’est au contraire pour me demander si elle avait les moyens psychiques de protéger l‘intime en elle. Et je crois qu’elle ne les avait pas. En cela, elle a été abusée, dans l’enfance et après, par le laisser aller de toute une société. Car l’abus, c’est déjà cette indulgence envers l’exposition de l’intime d’un sujet identifiable.
Nous ré-apprenons, avec Loana, qu’il n’y a pas que des abus sur mineurs. Certains le sont sur des adultes apparemment consentants, mais dont le consentement a pu être altéré. Je pense que Loana méconnaissait la valeur de l’intime. Pour elle comme pour tant d’autres, c’était « du banal », du « pourquoi pas ? ». Personne ne le lui avait vraiment appris, elle ne savait pas qu’il est important de « mettre la garde », selon la formule des spirituels d’hier.
Ainsi, « que l’on ne voie pas le problème » ne veut pas dire qu’il n’existe pas, mais que l’on peut en avoir été empêché. En cette jeune femme, la conscience de l’intime était trop faible pour la protéger du voyeurisme des autres. Je le comprends comme une conséquence logique de l’abus, de tous les abus directs et indirects qu’elle a subis.
Quand un adulte force un corps, il lui laisse croire que tout son corps peut être exposé, manipulé, banalisé sans conséquences. Il lui désapprend ce qu’est l’intime, et même, il le nie. Ce n’est pas pour rien que cet intime est sur le corps. Souvent le sexe, parfois, dans certaines sociétés, la bouche. L’important est de fixer un lieu à cet intime, si essentiel que ce lieu à protéger signe en bonne part sa qualité de sujet.
Refuser que l’autre ait un intime, en banaliser la vue, en user, ou même profiter de ce que l’autre ne sache plus où est l’intime en lui est un crime. Car, dépourvu d’intime, le sujet peut se penser comme inexistant, continuellement exposé aux yeux d’autrui. Nul lieu en lui pour lui où être « à l’abri » des yeux voyeurs, nul lieu en lui qui soit à lui, où s’exerce sa liberté.
Ainsi, abuser, mettre l’intime à la rue, c’est en fin de compte tuer le sujet sans que parfois on n’en soit jamais reconnu coupable. Loana a détruit sa vie, mais ce sont d’autres, une multitude d’autres qui l’ont tuée. Pire encore. En se donnant la mort, ou en l’accélérant par la drogue, elle a accompli le seul acte libre qui lui était concédé, la seule preuve qu’elle était encore un sujet révolté contre ce qu’on avait fait d’elle. Plus encore qu’un crime parfait, c’est un crime que l’on a obligé la victime à perpétrer contre elle-même, sa seule signature intime, celle que personne ne pouvait lui ravir.






